Le monde dans lequel nous pénétrons maintenant est peuplé de bien étrange façon… Animaux fabuleux ou êtres mythiques doués d’intelligence ? Esprits qui prennent une forme visible pour apparaître à l’homme ou créatures attachées à un lieu bien précis ? Anges ou démons ?
Pour définir de telles entitées, certains théologiens n’ont pas craint d’en appeler à la notion de « préternaturel », c’est-à-dire à un lieu, dans la hiérarchie des êtres, situé entre le naturel et le surnaturel, cependant que folfkloristes et mythologues se sont contentés de recueillir toutes les informations possibles au sujets d’êtres qui sont un défi permanent à quelques tentatives que ce soit de classification par genre ou par espèces… Et cela, d’autant que la psychologie présumée de ces êtres, leurs mœurs, leurs apparences même, changent selon les « témoins » ou les conteurs. C’est dire qu’ici, nous franchissons un degré de plus dans le merveilleux et le fantastique.Mais, ayant eu la sottise de confier son secret à
une passante, celle-ci se transforma soudain.
C’était la mère du petit drac qui avait
été allaité par la
lavandière. Aussitôt, la bavarde perdit le pouvoir
qu’elle avait acquis grâce à
l’onguent magique. »
Mistral a relaté une histoire tout à fait
semblable dans un chant du Poème du Rhône,
intitulé « Lou Dra ». Dans la
légende, le drac de Beaucaire s’apparente plus
à un ogre, ou à un dragon
qu’à un lutin : il mangeait de la chair humaine
…
Cependant, tant en Aveyron, en Gascogne, en Auvergne que dans le Lot,
on relève les traces d’un petit être
taquin et ricaneur, tellement brouillon, espiègle et remuant
que le diable l’a mis à la porte de
l’enfer… Il a drac pour nom. Il fait des niches
à tout un chacun : tour à tour soufflant les
chandelles, emmêlant les écheveaux des fileuses,
détachant les vaches dans les étables,
déferrant les chevaux, remplaçant le foin par du
fumier dans la mangeoire… A-t-on sellé un cheval
pour partir vite ? Il retourne la selle, de sorte que la
croupière renferme les oreilles et la bride enlace le
cou…
Il n’est pourtant pas impossible de rendre la pareille au
drac : en répandant du mil ou du blé sur une
planche. Comme il se croit obligé d’en compter les
grains, et que ses mains sont percées comme des passoires,
cela l’occupe longtemps, ou le met dans une telle fureur
qu’on ne le revoit pas de sitôt…
Bref, ainsi que nous le verrons tout à l’heure, il
se comporte comme un vrai lutin, plus malicieux que méchant.
A la comparaison, le dragon est terrible. Cette espèce de
reptile ou de batracien gigantesque pourvu de griffes et
d‘ailes apparaît tantôt noir
tantôt resplendissant, et sa bouche exhale des
bouffées de feu ou de fumée. Il serait
erroné de croire qu’on ne le rencontre
qu’en Chine, puisqu’il faut compter au nombre des
dragons qui ont hanté le territoire français la
tarasque de Taeascon, la grand’goule de Poitiers, le Graouli
de Metz, la chair-salée de Troyes, le kraulla de Reims, la
gargouille de Rouen…
Outre l’archange saint Michel, de nombreux saints ont vaincu
des dragons locaux. Quiconque en terrasse fait triompher le bien sur le
mal, la lumière sur les ténèbres. Mais
le dragon est aussi le symbole de la vigilance : c’est
à lui que les Anciens avaient confiés la garde du
jardin des Hespéride, celle de la toison d’or et
d’Andromède. Au XIXe siècle, on pensait
encore, dans les couches populaires, qu’il était
préposé à la défense de
trésors enfermés dans des cavernes…
où, bien sûr, on ne s’aventurait jamais !
« Le dragon, écrivait il y a un siècle
Amélie Bosquet, peut apporter la fortune comme la mort. Si,
en planant dans les airs, il laissait tomber ses excréments,
une épidémie mortelle se répondait
aussitôt dans le pays. Le dragon est aveugle, mais il porte
sur la tête un diamant ou une escarboucle d’un prix
inestimable, qui lui sert à
s’éclairer… Le monstre
apparaît tout à coup ; sa forme gigantesque couvre
le vallon de son ombre ; l’air est agité du
frémissement de ses ailes et du bruit métallique
de ses écailles qui s’entrechoquent ; son corps
sinueux se précipite, enflammé comme la foudre.
Gardez-vous bien de fixer son œil de diamant, mais attendez
qu’il le dépose pour se
désaltérer au courant d’une source.
Saisissez-vous-en vote : non seulement cet acte de courage vous vaudra
de posséder une fortune incalculable, mais le dragon mourra
infailliblement de désespoir. »
La vouivre (ou woëvre, ou vouire, ou guivre, ou givre)
ressemble comme une sœur au dragon. Comme l’indique
la racine indo-européenne gwer ou gwor, qui
suggère une idée de chaleur, c’est un
serpent de feu. Elle fréquente quantité de
localité en France, tout comme le dragon, mais
paraît être plus vive, plus féminine que
lui. Elle déjoue en général les
pièges qu’on lui tend pour lui dérober
son escarboucle. Issue du vieux fonds celtique ou
préceltique, elle est une sorte de divinité de la
lumière, de la résurrection et de la vie. De
vouivre à vivre, le chemin de la paronymie est fort court,
et la croyance est restée.
Les dragons et les vouivres sont-ils bons ou méchants ?
Excepté les cas où l’influence
chrétienne les transforme en figures démoniaques,
la question ne se pose même pas. Ces êtres ont pour
eux la puissance, ce sont des entités cosmiques, et il est
normal que l’imprudent trouve beaucoup de
désagrément à les solliciter sans y
avoir pris quelques précautions …
Il en va différemment des génies familiers, lutins et autres nains légendaires, qui ont plus d’un trait commun avec l’homme. Souvent même, tel le peuple des mousses, qui séjourne dans les régions les plus humides de l’Allemagne, ils constituent une humanité miniature et forment une société en tous points comparable à la nôtre (en plus rustique, il est vrai). Mais la plupart du temps, ils se mêlent volontiers aux êtres humains, soit pour les aider, soit pour les poursuivre de leurs perpétuelles facéties, soit pour les maintenir dans le droit chemin du devoir et pratiquer sur eux une justice expéditive.
Certains farfadets prennent les hommes en amitié. Ainsi, on racontait que les porphyrion se laisse mourir de désespoir si celui qu’il a pris en amitié est malheureux en ménage… Le cadet lyonnais, le drolle germanique, le servant suisse, le luton et le soté belges, le fouletot jurassien sont très serviables : tantôt ils aident les bergers dans la garde des troupeaux, tantôt ils soignent les chevaux, les étrillant, les bichonnant et peignant leur crinière la nuit, tantôt encore ils se chargent, à l’intérieur des logis, d’une foule de petits travaux qui rendent la besogne plus légère à la maîtresse de maison qui s’est montrée gracieuse à leur endroit (en leur offrant, par exemple, un verre de lait).
D’autres follets – allemands pour la plupart, comme le kobold – sont spécialisés dans la recherche des trésors souterrains ou dans la prospection des mines. Ces gnomes admettent fort bien la présence des mineurs, ils leur indiquent même les meilleurs filons, à la condition toutefois qu’on ne les maltraite pas et qu’on use envers eux de procédés loyaux. Sinon, semblables en cela à la plupart des lutins, ils deviennent vite irascibles, et leur espièglerie naturelle s’exerce aux dépens de quiconque leur manque de respect.
Capable eux aussi d’une grande gentillesse comme de terribles
vengeances, les korrigans, les kornandons et les poulpiquets hantent
les bois bretons et s’assemblent, durant la nuit, autour des
monuments mégalithiques. Les richesses des korrigans sont
immenses ; ils font parfois profiter les êtres humains qui
sont dans la nécessité. Mais, comme ils
n’ignorent ni l’attrait de l’or sur
certaines personnes ni les ravages qu’il peut causer, ils
limitent leurs libéralités, et ils renvoient les
mains vides ceux que la cupidité a dirigé vers
eux, après les avoir battus comme
plâtre…
Il n’est pas bon, d’ailleurs, de les
déranger dans leurs réunions ou leurs
réjouissances nocturnes : on a cité des cas
où ils avaient fait danser l’imprudent
jusqu’à ce que mort s’ensuive ! Ou bien,
comme les deuz du Finistère, ils se moquent des passants,
les imitent, contrefont leurs gestes. Ceux-ci, n’y tenant
plus, s’effondrent en larmes…
Gardiens du seuil, esprits de la terre ou génies familiers :
les différences entre ces classes d’esprits, on
s’en est aperçu, sont parfois minimes.
C’est qu’ils sont tous à
l’image de l’homme. Le miroir est
assurément moins fidèle dès lors que
nous avons affaire aux esprits de l’air (les elfes, par
exemple) et aux esprits de l’eau (nymphes, nixes, dryades,
etc.). La ressemblance redevient presque parfaite avec les
génies attachés plus spécialement
à des personnes particulières toute leur vie
durant : appartenaient à cette espèce le fameux
daimon de Socrate et l’esprit familier de
Jérôme Cardan. Ces génies ne sauraient
être confondus avec les anges gardiens. Ils ne doivent rien
à la théologie catholique, et ce ne sont pas des
guides spirituels dépêchés par Dieu
pour soutenir l’être humain dans sa lutte contre le
mal ; non plus que des entités infernales : le daimon de
Socrate n’a rien à voir avec Satan. Il
apparaît plutôt comme une personnification de
l’Inspiration. Dans la civilisation hellénique,
les muses tenaient ce rôle, mais le daimon avait sur elles
l’avantage de la présence
individualisée et continue.
Quant à Cardan, qui
était et se proclamait panthéiste, il lui
semblait normal que la nature l’eût pourvu
d’un compagnon visible pour lui seul, à qui il
avait tout loisir de discuter. Ce dont il ne se privait pas,
d’ailleurs…
On s’est beaucoup étonné, à
partir du XVIIIe siècle, des déclarations de
l’illustre mathématicien à ce sujet. On
a même jeté le doute sur sa santé
mentale. Mais ses contemporains, qui croyaient massivement à
la réalité des chasses fantastiques et de bien
d’autres prodiges, étaient-ils fous, eux aussi ?
Et y aurait-il deux Cardan : le génial inventeur du joint
qui porte son nom, celui qui a donné résolution
de l’équation du troisième
degré, ou un homme sujet à toutes les aberrations
de l’esprit ?
En fait, lorsque nous opérons un tel partage, nous le
faisons sur des bases modernes, et selon des critères qui
mettent au premier plan les notions d’objectivité
et de subjectivité. On peut même dire que
c’est de cette distinction qu’est née la
science expérimentale. Mais ces catégories de
pensée n’avaient aucun sens pour l’homme
des civilisations traditionnelles.